Pensées intrusives, ruminations et inquiétudes

Une pensée vous a traversé. Elle vous a choqué, ou inquiété. Depuis, vous ne cessez d’y revenir.

Vous vous demandez ce qu’elle signifie. Ce qu’elle dit de vous, de votre couple, de votre vie. Vous cherchez une réponse, et chaque réponse ouvre une nouvelle question.

Si vous vous reconnaissez, vous n’êtes ni seul, ni en train de devenir quelqu’un d’autre. Vous êtes pris dans une mécanique. Et une mécanique, cela se comprend et cela se desserre.

Ce qui transforme une pensée en piège, ce n’est pas son contenu. C’est le droit qu’on lui accorde d’exiger une enquête.

Une pensée intrusive en trois repères

Une pensée intrusive peut être une pensée, une image ou une impulsion. Trois repères simples permettent de la reconnaître.

D’abord, elle surgit sans avoir été appelée. Elle n’est ni préparée ni choisie.

Ensuite, elle est indésirable. Elle heurte souvent ce que nous voulons être, nos valeurs ou nos attachements.

Enfin, elle est banale. La plupart des êtres humains connaissent ce type d’irruption mentale.

Ce n’est donc pas sa présence qui pose un problème. Ce qui compte, c’est ce que l’on conclut de son apparition, et le travail que l’on engage autour d’elle.

Avoir la pensée de lâcher le bébé que l’on tient dans les bras n’est pas un désir caché. Redouter d’avoir un cancer n’est pas un présage. Une image sexuelle qui surgit avec une personne totalement inappropriée ne constitue pas un aveu moral.

Pourtant, dès qu’une pensée inquiétante a traversé notre esprit, nous imaginons qu’elle signifie quelque chose d’important, et que nous devons nous en saisir.

Or les pensées intrusives touchent souvent ce qui compte. Une image de violence envers son enfant choque précisément parce que l’enfant compte. Une pensée blasphématoire inquiète particulièrement celui pour qui la foi a de la valeur.

Autrement dit, l’intrusion ne dit pas ce que vous désirez secrètement. Elle touche ce qui est important pour vous.

 

Ce qui se passe juste après

Si les pensées intrusives sont si fréquentes, pourquoi certaines disparaissent-elles en quelques secondes, alors que d’autres occupent des heures, parfois des jours ?

Le contenu des pensées intrusives varie à l’infini. Ce qui se répète, c’est la question qui vient juste après : « Pourquoi ai-je pensé cela ? Est-ce que cela signifie quelque chose ? Qu’est-ce que cela dit de moi ? »

Ce n’est pas le contenu qui est décisif. C’est la mécanique qui s’installe à sa suite. Pourtant, c’est le contenu qui nous inquiète, et la mécanique, elle, passe inaperçue. C’est elle qu’il faut d’abord reconnaître pour pouvoir l’interrompre.

Une pensée peut être pertinente, absurde, vraie, fausse, banale ou inquiétante. Ce qui la transforme en piège, c’est le statut qu’on lui accorde, et l’obligation de traitement qui en découle. C’est cette obligation qui fait passer de la pensée intrusive à la rumination ou à l’inquiétude.

Rumination et inquiétude

Rumination : le fait de tourner autour d’une question, souvent tournée vers le passé ou vers soi. « Pourquoi ? » « Qu’est-ce que cela veut dire ? » Elle peut durer des heures. Elle donne l’impression de réfléchir, sans arriver nulle part.

Inquiétude : une chaîne de « et si… » tournée vers l’avenir, qui cherche à tout prévoir pour éviter le pire. Elle prépare parfois. Mais elle ne peut pas garantir ce qui n’est pas encore arrivé.

La rumination et l’inquiétude peuvent entrer par trois portes :

  • une pensée qui surgit ;
  • une crainte en « et si… » ;
  • un malaise sans objet précis : ennui, vide, anxiété, angoisse.

Dans ce dernier cas, la première chose que nous faisons est de nous demander : « Pourquoi ? Qu’est-ce qui me fait ressentir ça ? » Et l’enquête commence. Souvent, nous ne le saurons pas. Et même lorsque nous trouvons une cause, notre état reste le même. Bouger, ouvrir la fenêtre, faire quelques pas aide souvent davantage que la question « pourquoi ? ».

Ce qui transforme la réflexion en rumination, c’est que chaque réponse augmente le nombre de questions, au lieu de rendre une action possible.

Pourquoi on n’arrive pas à s’arrêter

Plus le travail mental dure, plus il devient difficile de savoir quand s’arrêter.

On attend l’apaisement comme la preuve que l’on a assez réfléchi. Mais la fatigue, la tension et l’angoisse produites par cette recherche rendent précisément l’apaisement moins accessible. L’effort fourni pour savoir si l’on peut s’arrêter crée une tension qui devient une nouvelle raison de continuer.

C’est un peu comme une démangeaison que l’on gratte pour qu’elle cesse.

Il ne s’agit pas d’empêcher les pensées

Chercher à ne plus avoir certaines pensées peut, paradoxalement, les rendre plus présentes.

Plus nous surveillons notre esprit pour vérifier qu’une pensée a disparu, plus nous restons attentifs à son éventuel retour.

Le travail thérapeutique ne consiste donc pas à obtenir un esprit parfaitement silencieux. Il vise plutôt à modifier le statut accordé à certaines pensées.

Une pensée peut exister sans devenir une question à résoudre.

Une inquiétude peut apparaître sans devenir une enquête.

Un doute peut être éprouvé sans qu’il soit nécessaire de l’éliminer immédiatement.

Ce qui aide à retrouver une pensée plus libre

Le travail consiste notamment à repérer :

  • ce qui déclenche la boucle ;
  • ce qui donne à la pensée son importance ;
  • la tâche que l’esprit se donne ;
  • les opérations qu’il répète ;
  • et surtout la condition qu’il exige avant de pouvoir s’arrêter.

Il devient alors possible d’interrompre progressivement les vérifications, les demandes de réassurance, la recherche de certitude absolue. Et de cesser peu à peu de traiter chaque pensée comme une information qui exige une réponse.

Nous ne sommes pas toujours prisonniers de nos pensées. Nous pouvons le devenir lorsque nous nous sentons obligés de les résoudre.

Le travail vise à desserrer cette obligation, afin que la pensée retrouve sa fonction : aider à vivre, plutôt que prendre peu à peu la place de la vie.

Quand consulter

Avoir des pensées intrusives n’est pas, en soi, un signe de trouble. Il est cependant utile de ne pas rester seul lorsque :

  • ces pensées, ou les efforts pour les chasser, occupent une part importante de vos journées ;
  • vous vous sentez obligé de vérifier, de demander à être rassuré, de répéter certains gestes ou certaines phrases pour vous apaiser ;
  • vous évitez des lieux, des personnes ou des situations à cause d’elles ;
  • elles perturbent votre sommeil, votre travail ou vos relations ;
  • vous avez honte au point de ne pouvoir en parler à personne.

Dans ces situations, un accompagnement permet souvent de retrouver de la marge. Un avis médical peut aussi être utile, notamment pour faire le point avec votre médecin traitant.

Si vous avez des idées de vous faire du mal ou de mettre fin à vos jours, n’attendez pas un rendez-vous. Appelez le 3114, numéro national de prévention du suicide, gratuit, joignable 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. En cas de danger immédiat, composez le 15 ou le 112.

Ce que nous pouvons faire ensemble

En séance, nous pouvons examiner précisément la manière dont une pensée devient préoccupante : ce qui lui donne du crédit, ce qu’elle déclenche, les vérifications ou les analyses qui suivent, et ce que celles-ci apportent à court terme.

L’objectif n’est pas de vous convaincre que « tout va bien ».

Il est d’apprendre à ne plus confier à la pensée une tâche qu’elle ne peut pas accomplir : garantir l’avenir, supprimer tout doute, produire une certitude absolue.

Et, progressivement, de retrouver davantage de liberté face à ce qui traverse l’esprit.

Si cette page vous parle, vous pouvez me contacter pour un premier entretien.

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Pour aller plus loin

La rumination est une forme particulière de répétition : l’esprit refait le même travail en espérant, chaque fois, une issue différente. Pour comprendre comment nos protections finissent parfois par entretenir ce qu’elles voulaient éviter, vous pouvez lire la page consacrée aux schémas répétitifs.

 

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