Les schémas répétitifs

Très souvent, une première consultation commence par cette phrase :

« J’aimerais comprendre pourquoi… »

Pourquoi je répète toujours les mêmes histoires ? Pourquoi je tombe sur les mêmes personnes ? Pourquoi je m’angoisse ainsi ? Pourquoi je n’arrive pas à changer ? Pourquoi je sabote ce qui pourrait me faire du bien ? Pourquoi je sais ce qu’il faudrait faire, et pourtant je ne le fais pas ?

 

La question est légitime mais elle contient parfois une attente silencieuse. Je demande alors :

« Et si vous comprenez pourquoi, que se passera-t-il pour vous ? »

La réponse revient presque toujours sous une forme proche :

« J’en aurai fini avec le problème. »

 

Tout le leurre est là.

Comprendre est alors investi comme une opération de délivrance. Le savoir devrait faire tomber le symptôme, comme si la souffrance tenait seulement à une ignorance. Il suffirait d’apprendre la cause, d’identifier le mécanisme, de nommer le trauma, de comprendre l’attachement, de retrouver l’origine familiale, pour que la répétition se défasse.

Mais le savoir éclaire le chemin ; il ne marche pas à notre place.

 

Il suffit de penser à l’addiction pour mesurer la fragilité de cette croyance. Dire à quelqu’un qui boit trop : « Tu sais, l’alcool est mauvais pour toi », suppose que le problème viendrait d’un manque d’information. Comme si le sujet ignorait que l’alcool abîme son corps, ses relations, son travail, son estime de lui-même.

Bien souvent, il le sait. Il le sait même douloureusement. Il peut connaître les risques, les conséquences, les dégâts, les promesses non tenues, les humiliations, les réveils honteux. Et pourtant il recommence.

Il ne manque pourtant pas d’intelligence ou d’information. Mais boire n’est pas une erreur de jugement. Boire peut apaiser, anesthésier, suspendre une angoisse, remplir un vide, éteindre une honte, donner quelques heures d’oubli, permettre de dormir, rendre supportable ce qui, sans cela, ne l’est plus.

L’information ne touche pas nécessairement cette fonction.

 

Il en va souvent de même pour nos symptômes, nos répétitions, nos défenses. Savoir d’où vient une conduite ne suffit pas à modifier ce qu’elle permet encore aujourd’hui. Une défense ne disparaît pas parce qu’elle a été comprise. Elle commence à se transformer lorsque le sujet peut éprouver autrement ce qu’elle protégeait, et répondre autrement là où elle s’imposait.

Elle n’obéit pas à une causalité simple, linéaire, réversible. Une origine n’explique jamais, à elle seule, la forme singulière qu’une souffrance a prise dans une vie : la manière dont le sujet y a répondu, ce que son environnement a permis ou empêché, ce que son corps en a conservé, ce que ses liens ont réactivé, ce que ses défenses ont figé, ce que ses comportements ont entretenu, et ce que les rencontres ultérieures ont déplacé, renforcé ou réparé.

 

C’est un point essentiel, notamment lorsqu’on travaille avec les histoires familiales. Le transgénérationnel devient dangereux lorsqu’il prétend remplacer l’incertitude clinique par une causalité séduisante. Il explique trop vite, relie trop vite, désigne trop vite une origine. Or la complexité humaine ne se réduit à aucun principe de causalité. Elle se construit dans des enchevêtrements : un tempérament, un corps, une histoire familiale, une époque, des liens d’attachement, des événements, des absences, des rencontres, des hasards, des défenses, des interprétations, des milieux.

 

La fonction protectrice des schémas

Un schéma répétitif n’est pas une erreur de conduite. C’est une tentative.

Il a presque toujours commencé comme une solution. Une façon intelligente de s’adapter à un environnement qui ne laissait pas beaucoup de choix.

  • L’enfant qui a appris à ne pas demander, pour ne pas être humilié, peut devenir un adulte incapable de recevoir.
  • L’enfant qui a appris à surveiller l’humeur des autres pour rester en sécurité peut devenir un adulte épuisé par la vigilance.
  • L’enfant qui a appris que le lien est imprévisible peut devenir un adulte qui teste sans cesse l’amour de l’autre, jusqu’à le fragiliser.
  • L’enfant qui a appris que dépendre est dangereux peut devenir un adulte qui appelle cela autonomie, alors qu’il vit parfois dans une solitude défensive.

 

Ces stratégies ont eu leur intelligence. Elles ont souvent protégé quelque chose de vital. Le problème n’est pas qu’elles existent. C’est qu’elles continuent de fonctionner alors que le contexte a changé.

Nos répétitions ne viennent pas seulement de nos blessures. Elles viennent souvent des protections que nous avons construites autour d’elles. La blessure appartient au passé. La protection, elle, travaille au présent.

Et les protections les plus coûteuses ne sont pas celles qui échouent. Ce sont celles qui fonctionnent trop bien. Elles ne font pas mal à chaque instant. Elles rétrécissent, discrètement, ce que la vie peut encore offrir.

Ce qui maintient la répétition dans le présent

Nous imaginons que le passé revient sous forme de souvenir. La clinique montre autre chose, de plus discret : le passé revient sous forme d’anticipation. Il ne revient pas comme ce dont on se souvient. Il revient comme ce que l’on s’attend à vivre.

 

Notre esprit ne se contente pas de recevoir le monde. Il le devance. Il fait en permanence des paris sur ce qui va arriver. Ces paris se sont formés tôt, au contact des personnes qui ont compté. Ils ne cherchent pas d’abord la vérité. Ils cherchent la sécurité.

Ce que ces paris redoutent le plus n’est pas la souffrance en général. C’est d’être surpris par une détresse dont on ne voit pas l’issue. Un malaise intense se supporte s’il comporte une fin imaginable. Un malaise modeste devient intolérable s’il n’en comporte aucune.

 

Deux mouvements entretiennent alors la répétition.

Le premier : la protection restreint ce que l’on peut vivre. On évite, on contrôle, on vérifie, on se retire.

Le second, plus subtil : on prend cette restriction pour l’état du monde. On ne se dit plus « je fais en sorte de ne pas m’appuyer sur les autres ». On se dit « on ne peut compter sur personne ».

Ce second mouvement prend deux formes opposées, qui aboutissent au même résultat.

Celui qui surveille, interroge, demande des garanties finit par modifier le climat de la relation. L’autre se lasse, s’éloigne. Et la crainte se trouve confirmée : « je le savais ». La preuve a été fabriquée par la recherche de preuve.

Celui qui ne demande rien, ne s’appuie sur personne, affirme que cela ne lui fait rien, ne découvre jamais qu’un appui aurait pu tenir. Sa conviction n’est pas confirmée par les faits. Elle est simplement protégée de tout démenti.

 

Dans le livre que je consacre à ces mécanismes, j’appelle cela la double boucle de captivité : une protection qui restreint l’expérience, et une lecture qui prend cette restriction pour la réalité. On peut abandonner une conduite. On n’abandonne pas une propriété du monde.

Il y a enfin une troisième façon de rester pris au piège de la répétition. Quand les choses ne changent pas, on en conclut rarement que la méthode est mauvaise. On en conclut que c’est soi qui ne vaut rien. « Je n’y arrive pas, c’est moi le problème. » La méthode reste intacte. C’est la personne qui s’use.

 

Comment sortir d’un fonctionnement répétitif

Il n’y a pas de recette. Mais il y a une direction.

Déplacer la question. Plutôt que « que s’est-il passé ? », se demander : « qu’est-ce qui, ici, ne peut plus se faire ? » À l’époque des vinyles, il arrivait qu’un saphir reste bloqué dans un sillon. Alors le disque répétait les mêmes mots, la même mesure, la même portion de mélodie. Nous comprenions pourtant que les mots répétés n’étaient pas la cause du problème. Il ne servait à rien de s’acharner sur cette phrase, ni de croire qu’elle contenait tout le secret du disque. Ce qui comptait, c’était le blocage du passage. Une poussière, une aspérité, un défaut minuscule empêchait le saphir de poursuivre sa traversée et de restituer la totalité de l’enregistrement.

 

Il en va peut-être ainsi de certaines répétitions psychiques. Ce qui revient n’est pas toujours le noyau à détruire ou l’énigme à résoudre. C’est parfois le signe qu’une fonction s’est arrêtée : la capacité de parcourir l’expérience, de la laisser se déployer, de passer d’un affect à un autre, d’une représentation à une autre, d’une scène à une autre.

La répétition n’est pas toujours le message ; elle est parfois l’indice que la lecture s’est interrompue.

 

Ce que nous pouvons faire ensemble

Le travail que je propose consiste à observer avec vous comment la répétition fonctionne aujourd’hui : ce qui la déclenche, ce qu’elle évite, ce qui l’entretient, ce qu’elle vous coûte. Puis à créer un cadre assez fiable pour que vous puissiez essayer autre chose, à votre rythme, sans avoir à tout comprendre d’abord.

Vous n’êtes pas condamné à répéter. Et le fait d’avoir déjà compris beaucoup n’est pas un échec : c’est souvent le point exact où un autre travail peut commencer.

Si cette page vous parle, vous pouvez me contacter pour un premier entretien. Nous verrons ensemble ce qui se répète, et ce qui pourrait, peu à peu, redevenir possible.

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Pour aller plus loin

Ces réflexions prolongent un livre en cours d’écriture, « La mécanique des oracles : Nos doux leurres ». Il explore la façon dont nos protections, nées pour nous préserver, finissent parfois par organiser la répétition de ce qu’elles voulaient éviter.

 

 

 

 

 

 

 

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