Analyse transgénérationnelle

Trois malentendus à dissiper

Je dois clarifier ce que l'analyse transgénérationnelle est réellement — et surtout ce qu'elle n'est pas. Car cette discipline souffre de sa popularité. Vulgarisée, simplifiée, parfois déformée, elle a donné lieu à des représentations qui relèvent davantage de la pensée magique que de la rigueur clinique.

Je suis le premier responsable de cette confusion. En utilisant le terme « transgénérationnel » — ce qui traverse les générations — j'entretiens peut-être l'idée que quelque chose pourrait sauter d'une génération à l'autre, enjamber les vivants pour atteindre directement les descendants. Cette image est fausse. Et cette erreur de représentation n'est pas anodine : elle conduit à des impasses thérapeutiques et à des interprétations abusives.

Commençons donc par dissiper trois malentendus fondamentaux.


Premier malentendu : les traumas sauteraient de génération

L'idée est séduisante. Un arrière-grand-père a vécu un drame terrible — une guerre, une déportation, un meurtre. Ce drame, non résolu, traverserait les générations pour venir frapper un arrière-petit-enfant qui n'a jamais connu cet ancêtre, qui ignore parfois jusqu'à son existence.

Cette représentation est romanesque. Elle fait de nous les héritiers mystérieux de blessures ancestrales. Elle donne du sens à des souffrances qui semblent inexplicables. Mais elle est erronée.

Ce qui se transmet, se transmet toujours par un lien de proximité. Toujours dans un rapport affectif direct et intense. Il n'existe pas de transmission à distance, pas de saut par-dessus les générations intermédiaires.

Prenons un exemple concret. Un homme perd sa mère à l'âge de douze ans dans des circonstances dramatiques. Il n'élabore jamais ce deuil — le contexte familial ne le permet pas, personne ne l'accompagne, il apprend très tôt à « tenir le coup ». Il se marie, a des enfants. Avec ses enfants, il est présent physiquement mais souvent absent émotionnellement. Certains sujets le figent. Certaines émotions le rendent inaccessible. Ses enfants grandissent avec un père énigmatique, porteur d'une souffrance qu'ils perçoivent sans pouvoir la nommer.

L'un de ces enfants, devenu parent à son tour, reproduit inconsciemment certains schémas. Il transmet à ses propres enfants une anxiété diffuse, une difficulté face à certaines émotions, des zones de silence inexpliquées.

À la troisième génération, un petit-enfant développe des symptômes massifs — des troubles anxieux, des phobies, des cauchemars récurrents. Il n'a jamais connu son arrière-grand-mère. Il ignore peut-être même son existence. Et pourtant, quelque chose de ce deuil impossible résonne en lui.

Mais cette résonance n'est pas magique. Elle n'a pas sauté par-dessus son grand-père et son père pour l'atteindre directement. Elle est passée par eux. Par leurs silences, leurs rigidités, leurs moments d'absence, leurs réactions incompréhensibles. Par tout ce qui, dans la relation parent-enfant, échappe aux mots mais pas à la perception.

Le petit-enfant n'a pas hérité du trauma de son arrière-grand-mère. Il a été affecté par les effets que ce trauma a produits sur son grand-père, effets qui ont eux-mêmes affecté son père, effets qui ont finalement coloré sa propre enfance.

C'est une chaîne. Chaque maillon est indispensable. Retirez un maillon, et la transmission s'interrompt.

Cette précision n'est pas qu'académique. Elle a des conséquences pratiques majeures. Si l'on croit que les traumas sautent de génération, on peut passer sa vie à chercher un ancêtre mal mort, un secret enfoui dans les brumes du passé, alors que la clé se trouve dans la relation avec ses propres parents — des parents qu'on a connus, avec qui on a vécu, dont on peut encore recueillir le témoignage.

Nous devrions d'ailleurs parler de transmission intergénérationnelle plutôt que transgénérationnelle. Le préfixe « inter » — entre les générations — serait plus juste. Mais l'usage a consacré l'autre terme, et je m'y plie tout en précisant constamment son sens véritable.


Deuxième malentendu : les traumas se transmettraient génétiquement

Avec les avancées de l'épigénétique, une nouvelle représentation a émergé : les traumatismes s'inscriraient dans nos gènes et se transmettraient biologiquement à notre descendance. Nos enfants naîtraient littéralement marqués par ce que nous avons vécu.

Cette idée repose sur des recherches réelles, mais elle est considérablement exagérée et déformée dans sa vulgarisation.

Voici ce que la science établit actuellement. Lorsqu'un individu subit un stress intense et prolongé, cela peut laisser des traces épigénétiques — c'est-à-dire des modifications dans la façon dont certains gènes s'expriment, sans que le gène lui-même soit altéré. Ces marques épigénétiques peuvent, dans certaines conditions, se transmettre à la génération suivante.

Mais attention : ce qui se transmet ainsi n'est pas le traumatisme. Ce n'est pas l'événement. Ce n'est pas le souvenir. Ce n'est pas la souffrance psychique. C'est une sensibilité accrue au stress. Une réactivité plus forte du système nerveux face aux situations menaçantes.

Les études les plus citées concernent les descendants de survivants de la Shoah ou de grandes famines. Elles montrent effectivement des marqueurs biologiques de vulnérabilité au stress chez les enfants et petits-enfants. Mais ces marqueurs ne déterminent pas un destin. Ils constituent un terrain, une prédisposition — que l'environnement affectif et les expériences de vie peuvent activer ou non.

De plus, ces empreintes épigénétiques semblent s'atténuer avec le temps. On estime aujourd'hui qu'elles peuvent persister sur trois générations environ, avec une intensité qui va décroissant — ou parfois, paradoxalement, qui s'intensifie à la troisième génération avant de s'estomper.

Ce que cela signifie concrètement : si votre grand-mère a vécu un traumatisme majeur, vous avez peut-être hérité d'une sensibilité au stress légèrement supérieure à la moyenne. Votre système d'alarme interne est peut-être un peu plus réactif. Mais cela ne détermine en rien votre santé psychique, vos choix de vie, vos relations, votre bonheur.

Ce qui va déterminer ces choses-là, c'est la façon dont ce traumatisme grand-maternel a affecté votre grand-mère, puis votre parent, puis la relation que ce parent a eue avec vous. C'est-à-dire la transmission psychique, relationnelle, affective — et non la transmission biologique.

Je vois régulièrement des patients qui arrivent en consultation convaincus de porter génétiquement les traumatismes de leurs ancêtres. Cette croyance a deux effets pervers. D'abord, elle crée un sentiment d'impuissance : si c'est dans mes gènes, que puis-je y faire ? Ensuite, elle détourne l'attention de ce qui est réellement en jeu : les relations, les interactions, les non-dits, les silences — tout ce qui peut effectivement être exploré et transformé.

L'épigénétique est une science passionnante qui enrichit notre compréhension de la transmission. Mais elle ne doit pas devenir un nouveau fatalisme. Nos gènes ne sont pas notre destin.


Troisième malentendu : l'événement traumatique se transmettrait

Ce malentendu est peut-être le plus répandu et le plus problématique. Il consiste à confondre l'événement et le traumatisme.

Imaginons une famille où le grand-père est mort dans un accident de voiture. L'événement est clair, identifiable, datable. On pourrait penser que c'est cet événement — la mort accidentelle — qui se transmet aux générations suivantes et provoque des perturbations.

Mais ce n'est pas ainsi que fonctionne la psyché.

Le traumatisme n'est pas l'événement. Le traumatisme est ce qui se passe dans le psychisme d'un sujet lorsqu'un événement dépasse ses capacités d'intégration. C'est l'ensemble des mécanismes de défense qui se mettent en place pour survivre à ce débordement. C'est la façon dont l'individu — et parfois le groupe familial tout entier — se réorganise autour de cette blessure.

Deux personnes peuvent vivre le même événement et en être affectées de manière radicalement différente. L'une va l'intégrer, en souffrir certes, mais finir par lui donner une place dans son histoire. L'autre va être débordée, va mettre en place des défenses massives — déni, clivage, dissociation — et restera durablement marquée.

La différence ne tient pas à l'événement. Elle tient au contexte dans lequel cet événement survient. À l'âge du sujet. À sa maturité psychique. À la qualité de son entourage affectif. Au soutien qu'il reçoit ou non. Aux autres événements qui précèdent ou suivent. À mille facteurs qui font que la rencontre entre un événement et un sujet produit un phénomène unique, irréductible à l'événement lui-même.

C'est pourquoi il est si trompeur de décoder un arbre généalogique en pointant du doigt les événements dramatiques. « Votre grand-père est mort à la guerre — voilà l'origine de vos problèmes. » « Votre arrière-grand-mère a perdu un enfant en bas âge — c'est de là que vient votre angoisse. » Ces raccourcis sont tentants mais souvent faux.

Ce qui compte, ce n'est pas l'événement en lui-même. C'est ce que cet événement a produit chez ceux qui l'ont vécu. Comment ils l'ont — ou ne l'ont pas — intégré. Quelles défenses ils ont mises en place. Comment ces défenses ont affecté leurs relations, et notamment leurs relations avec leurs enfants.

Je reçois parfois des patients qui ont fait des recherches généalogiques approfondies. Ils arrivent avec des arbres complexes, des dates, des événements identifiés. « Mon arrière-arrière-grand-père a été fusillé en 1917 », me disent-ils. « C'est sûrement de là que vient mon problème. »

Peut-être. Peut-être pas. La question n'est pas de savoir ce qui s'est passé il y a cent ans. La question est de savoir comment cet événement a traversé les générations successives. Qu'en a-t-on dit ? Qu'en a-t-on tu ? Comment les enfants de cet homme fusillé ont-ils grandi ? Comment ont-ils élevé leurs propres enfants ? Que se passait-il dans votre famille quand on évoquait cette histoire — si on l'évoquait ?

C'est dans ces relais successifs que se joue la transmission. Et c'est là qu'il faut regarder.


Ce que l'analyse transgénérationnelle éclaire vraiment

Une fois ces malentendus dissipés, que reste-t-il ? Beaucoup. Énormément, même.

L'analyse transgénérationnelle est une approche qui, comme toute psychothérapie, est attentive à ce qui s'exprime — verbalement et non verbalement. Mais elle porte une attention particulière à ce qui manque. Aux blancs. Aux vides. Aux silences.

Elle s'intéresse à l'histoire individuelle, bien sûr. Mais elle la replace dans une histoire familiale plus vaste, une histoire qui a commencé bien avant la naissance du patient. Une histoire dont il ignore souvent de larges pans, mais dans laquelle il joue pourtant un rôle — un rôle qu'il n'a pas choisi, qu'il ne comprend pas toujours, mais qui influence profondément sa vie.

Elle observe comment un sujet trouve sa place dans ses groupes d'appartenance. Comment il y endosse parfois des missions qui ne sont pas les siennes. Comment il peut devenir, sans le savoir, le porte-symptôme de souffrances familiales non résolues.

Elle replace le symptôme dans son contexte d'émergence. Elle cherche à comprendre pourquoi ce symptôme-là, à ce moment-là, sous cette forme-là. Elle fait l'hypothèse que le symptôme a un sens — un sens qui dépasse l'individu et s'inscrit dans une dynamique plus large.

Elle ne prétend pas que tout s'explique par l'histoire familiale. Elle ne réduit pas l'individu à son lignage. Mais elle pose que nous ne pouvons pas nous comprendre pleinement si nous nous coupons de cette dimension.


Le prix de l'appartenance

Il y a, au fondement de notre être, un besoin vital : celui d'appartenir. D'être relié. De faire partie d'un groupe qui nous reconnaît comme l'un des siens.

Ce besoin est si puissant qu'il peut nous conduire à des sacrifices considérables. Pour être aimé, pour être accepté, pour ne pas être exclu, nous sommes prêts à beaucoup. Y compris à porter des fardeaux qui ne sont pas les nôtres. Y compris à nous rendre malades.

L'enfant qui développe des symptômes inexplicables n'est pas possédé par un ancêtre mal mort. Il n'est pas victime d'une malédiction. Il est, le plus souvent, un enfant qui aime ses parents. Un enfant qui perçoit leur souffrance — une souffrance qu'ils ne verbalisent pas, qu'ils tentent peut-être de cacher, mais qui transparaît dans mille détails infimes. Un enfant qui, par loyauté, par amour, par ce besoin impérieux d'être en lien, prend sur lui quelque chose de cette souffrance.

Ce n'est pas un choix conscient. Ce n'est pas une décision. C'est un mouvement psychique profond, archaïque, qui précède toute réflexion.

L'analyse transgénérationnelle permet de mettre au jour ces dynamiques. De comprendre comment, à notre insu, nous avons pu nous charger de missions qui n'étaient pas les nôtres. De voir que ce que nous prenions pour notre souffrance propre est peut-être, en partie, la souffrance d'un autre que nous avons faite nôtre.

Cette prise de conscience n'est pas une déresponsabilisation. C'est au contraire le début d'une véritable responsabilité. Car tant que nous ignorons ce qui nous meut, nous sommes agis par des forces que nous ne contrôlons pas. Dès que nous comprenons, nous retrouvons une marge de manœuvre. Nous pouvons choisir ce que nous gardons, ce que nous rendons, ce que nous transformons.


Une discipline rigoureuse

L'analyse transgénérationnelle n'est pas une pratique divinatoire. Elle ne prétend pas lire dans les arbres généalogiques comme d'autres lisent dans les lignes de la main. Elle ne propose pas d'explications toutes faites ni de grilles de lecture automatiques.

Elle repose sur une écoute fine, une investigation patiente, une attention aux détails. Elle croise les informations, vérifie les hypothèses, accepte de se tromper et de réviser ses interprétations.

Elle s'appuie sur un corpus théorique solide, nourri par des décennies de recherches cliniques. Les travaux de Françoise Dolto sur la communication précoce entre parents et enfants. Ceux de Nicolas Abraham et Maria Torok sur le fantôme et la crypte. Ceux de Didier Dumas sur la transmission des traumas. Ceux de Serge Tisseron sur les secrets de famille. Et bien d'autres encore.

Elle intègre également les apports des neurosciences. Les découvertes sur les neurones miroirs, qui nous permettent de ressentir ce que l'autre ressent. Les travaux sur la plasticité cérébrale, qui montrent comment notre cerveau se façonne dans les interactions précoces. Les recherches sur l'attachement, qui éclairent les mécanismes par lesquels la qualité du lien parental influence tout notre développement.

C'est une discipline exigeante. Elle demande du temps — le temps de reconstituer les histoires, de comprendre les contextes, de saisir les liens. Elle demande de la rigueur — pour ne pas plaquer des schémas préconçus sur des situations toujours singulières. Elle demande de l'humilité — pour accepter que nous ne comprenons pas tout, que certaines choses nous échappent, que le psychisme humain garde toujours une part de mystère.

Mais elle offre, en retour, des possibilités thérapeutiques considérables. Des symptômes qui semblaient incompréhensibles trouvent leur sens. Des souffrances qui paraissaient inexorables s'allègent. Des répétitions qui semblaient inéluctables s'interrompent.

Non par magie. Mais par la mise au jour de ce qui était resté dans l'ombre.



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